« Les lycéens sont les victimes du mensonge égalitaire de l’école »
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"Les lycéens de Mai 68 se sont laissé séduire par les fables maoïstes ou trotskystes, mais l’école républicaine leur avait donné une culture, analyse la philosophe. Selon elle, les bloqueurs paient le prix d’un mensonge plus grave : celui d’une école primaire qui couronne l’ignorance."
Une tribune de Chantal Delsol, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, à lire dans FigaroVox :
« Les lycéens sont les victimes du mensonge égalitaire de l’école »
Les lycéens de Mai 68, imprégnés des balivernes de Mao ou Trotsky, étaient persuadés de construire le bonheur tout court ou les « lendemains qui chantent », mais ils étaient aussi les produits de l’école républicaine. Et à ce titre, ils possédaient beaucoup de mots (trop ?), ils récitaient par cœur Aragon et Lénine (Ah ! Matérialisme et empiriocriticisme !). Une fois leurs délires apaisés, ils sont devenus rapidement les élites de la nation. Il leur a suffi pour cela d’arracher leur costume d’égarement, de changer de crémerie en quelque sorte. Sous la surface, il y avait une culture, un apprentissage de l’esprit. Le retournement s’est fait sans gloire, mais avec aisance.
Les lycéens d’aujourd’hui ont affaire à un bien autre mensonge, celui de Bourdieu, plus récent mais dans la même veine, qui ne cherche plus l’égalité parfaite à travers le renversement des institutions, mais à travers la destruction de la culture. Le niveau de culture suscite des inégalités. L’exigence dont faisait preuve l’école républicaine envers les élèves signifiait la croyance en la valeur du mérite - elle produisait Camus par l’apprentissage laborieux et astreignant de la culture. Dans l’école bourdieusienne, le mérite, parce qu’encore inégalitaire, est lui-même à exclure. Ainsi, l’ignorance se répand. Au premier jour des événements présents, des lycéens affairés à renvoyer un journaliste qui leur déplaisait n’ont trouvé pour lui parler que « Nique ta mère » et « fils de p*te ». C’est le vocabulaire du cyclope d’Homère. L’école bourdieusienne ne produit plus Camus, fils d’une analphabète, elle produit directement des analphabètes, au nom de l’égalité. Et les lycéens s’engagent derrière ce drapeau, au nom de l’égalité.
En bref, aux lycéens on a servi des mensonges, autrefois comme aujourd’hui.
Les lycéens de 2026 sont sans arrêt victimisés
Mais le second mensonge, celui d’aujourd’hui, qui n’est qu’un héritier du premier, est cependant beaucoup plus grave, parce qu’il les saisit à l’aurore, il est au cœur, il commence à l’école primaire. Pour cette raison, il commet des dommages irréparables : quand on couronne l’ignorance dès le début (il suffit, par idéologie, de n’exiger aucun effort de l’enfant), alors il est presque impossible de réparer, parce que les dégâts sont faits dès l’âge même où tout se joue.
À l’époque de Mai 68, les élites socialistes et communistes tenaient le haut du pavé, interdisaient la publication des livres préjudiciables à leur courant, et le plus célèbre de nos intellectuels d’alors, Jean-Paul Sartre, pouvait clamer paisiblement que « tout anticommuniste est un chien ». Ainsi, la jeunesse avec naturel prenait pour emblème le Petit Livre rouge de Mao, ou adoptait les thèses de Trotsky ou de Lénine. Aujourd’hui, les troupes de LFI ont pris le relais pour répandre une idéologie égalitaire qui vise le même rêve, ou plutôt le même enfumage.
S’ils sont à plaindre c’est parce qu’on leur a fait croire qu’ils réussiraient tous et sans exigence aucune, et parce que ce sont eux, à n’en pas douter, qui vont payer ce mensonge au prix fortLe mensonge bourdieusien consiste à dire à l’enfant : l’accession des places au mérite est une injustice. La justice veut que tout le monde appartienne à l’élite (marchons un peu sur la tête, ça fait du bien, la vie est tellement triste). Donc vous serez tous reçus aux examens - le baccalauréat, et jusqu’au bac + 5. C’est ça, la justice, et c’est ça, l’avenir, faute de quoi « il y a des violences légitimes ». Le mensonge en question est si répandu qu’il a envahi la publicité : « on a tous droit au meilleur, au meilleur prix ». On ne prend pas conscience que si le meilleur est partout, il n’existe plus, que si tous sont l’élite, il n’y a plus d’élite. Ou plutôt, on en prend conscience, et on sait bien que cela signifie : une société complètement égalitaire, celle des rêves socialistes qui finissent à Cuba, en Corée du Nord, au Venezuela (régime justement qu’affectionne Jean-Luc Mélenchon).
Au lieu d’être encouragés et astreints à travailler, les lycéens de 2026 sont sans arrêt victimisés. Ils sont victimisés parce qu’ils subissent les désastres climatiques, parce qu’ils ont vécu les confinements, parce que leurs lycées manquent de moyens, comme si les générations précédentes n’avaient pas chacune vécu ses problèmes et ses drames, la plupart du temps beaucoup plus tragiques. Ils sont victimisés en tant que « racisés », comme si la France n’était pas le pays qui octroie le plus d’allocations et de gratuité (santé, école) à tous les étages, et à tous ses citoyens même clandestins. Ils sont victimes de Parcoursup - qui (honte !) pratique une forme de sélection.
Bercés par des escrocs de la promesse
Les lycéens de Mai 68 étaient des ballots mais pas des victimes (ils avaient toute la culture qu’il fallait pour ne pas tomber dans les pièges mensongers de l’idéologie, ce qui s’est pourtant passé). Les lycéens d’aujourd’hui n’ont pas de raison d’être spécialement ballots : ils tombent dans les pièges idéologiques parce qu’ils n’ont pas de mots, et un esprit sans mots se laisse avaler par le premier requin qui passe. Eux sont des victimes parce qu’on n’a eu ni la volonté (pour les idéologues) ni le courage (pour la masse des autres, impressionnés par les idéologues) de faire preuve d’exigence pour les élever, ce que traduit le mot élève.
S’ils sont à plaindre, ce n’est pas seulement parce qu’ils ont des horaires déplorables ou pas assez d’infirmières dans les lycées ou parce qu’ils manquent de papier à cabinet, mais surtout parce qu’on leur a fait croire qu’ils réussiraient tous et sans exigence aucune, et parce que ce sont eux, à n’en pas douter, qui vont payer ce mensonge au prix fort. Je vois un panneau dans une manif de mardi : « on n’a pas envie de passer notre vie à la gagner », qui décrit à lui seul l’ampleur de l’illusion dont ils ont été bercés par des escrocs de la promesse.
Supprimer ce qui fonctionne pour qu’on ne puisse pas, par comparaison, percevoir le désastre du système régnant : c’est la seule solution qui reste au charlatan traquéAujourd’hui, les défenseurs institutionnels du mouvement - LFI et ses supports - s’apparentent à Mao davantage qu’à tout autre souvenir. Mao soufflait sur les braises de la Révolution culturelle en appelant de ses vœux « un grand chaos sous le ciel » afin de « tirer du grand chaos un ordre suprême » (admirons le génie inventif ! une pensée respectueuse et admirative pour Yang Jisheng et son histoire monumentale de la Révolution culturelle, Renverser ciel et terre). Il fallait briser tout ce qui restait d’inégalitaire dans l’ancien monde. Là où la réalité résiste à la volonté égalitaire, il faut la détruire.
On incendie les lycées, et on s’en prend aux enseignants eux-mêmes : chez nous, depuis une semaine, plus de soixante enseignants, proviseurs, surveillants, ont été violemment pris à partie par des élèves, rappelant les pages les plus ignobles des descriptions de Jisheng. Les groupes de lycéens fanatisés commencent par mettre le feu aux poubelles puis s’approchent des enseignants et au lieu de leur parler (ils n’ont pas de mots ! ne jamais oublier ça !), les tabassent ou leur jettent de l’essence. « Vous avez raison, c’est puissant ce que vous faites », affirme Jean-Luc Mélenchon. Tout ce qui s’oppose au mensonge égalitaire est frappé d’infamie, et on n’a jamais autant entendu de voix pour réclamer l’interdiction des écoles privées, encore capables de cette vertu oubliée des éducateurs : l’exigence. Supprimer ce qui fonctionne pour qu’on ne puisse pas, par comparaison, percevoir le désastre du système régnant : c’est la seule solution qui reste au charlatan traqué.










