« Le baccalauréat est devenu un droit de l’homme »
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Un entretien très intéressant avec Alain Finkielkraut : le philosophe et académicien explique sa vision des origines de la crise à laquelle nous faisons face. A lire dans FigaroVox :
GRAND ENTRETIEN - Le philosophe et académicien voit dans le blocus des lycées la conséquence de l’instrumentalisation d’une partie de la jeunesse par LFI, mais aussi le résultat d’une faillite de la transmission.
Dernier livre paru : Le Cœur lourd, conversation avec Vincent Trémolet de Villers (Gallimard, 2026).
LE FIGARO. - Quel regard portez-vous sur le blocus des lycéens ? Est-il porté par certaines revendications légitimes ou s’agit-il de la défaite de la pensée ?
ALAIN FINKIELKRAUT. - Les lycéens bloqueurs s’insurgent contre le manque de moyens, le non-remplacement des professeurs, la dégradation de leurs établissements. Ils réclament 10 milliards tout rond pour cesser le mouvement. Moyennant quoi les plus motivés saccagent ou incendient les lycées et agressent des professeurs. Comment, dans ces conditions, peut-on en vouloir aux nouveaux agrégés et aux nouveaux certifiés qui sont de plus en plus nombreux à jeter très vite l’éponge ou même à choisir d’emblée une autre voie que l’enseignement ? Le contraste entre le contenu des revendications lycéennes et les moyens choisis pour les faire entendre est vertigineux.
Ce blocus des lycées s’inscrit-il dans une faille plus large de l’école et de la transmission du savoir ?
Les manifestations surviennent quelques jours après la publication du classement Pisa, qui révèle crûment l’effondrement du niveau scolaire en France. Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut remonter à Pierre Bourdieu et aux livres qu’il a publiés avec Jean-Claude Passeron, Les Héritiers et La Reproduction. Les deux sociologues dénoncent, statistiques à l’appui, le grand mensonge de la méritocratie. Sous couleur de suivre la grande recommandation de Condorcet : « Les peuples libres ne connaissent d’autres moyens de distinction que les talents et les vertus », la sélection, disent Bourdieu et Passeron, transmue l’héritage social en grâce individuelle. Elle fait croire aux élèves bien nés qu’ils sont les meilleurs parce qu’ils obtiennent les meilleures notes et aux enfants des classes défavorisées qu’ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes du destin qui leur est assigné, car la plupart d’entre eux n’atteignent pas la moyenne.
L’école a entendu Bourdieu et voulu, réforme après réforme, corriger les injustices qu’il a mises au jour. Le collège unique a été instauré. Le redoublement a pratiquement disparu. Le baccalauréat est devenu un droit de l’homme. Et la lutte contre les inégalités a conduit à accueillir les élèves plus faibles dans des classes plus avancées et, ensuite, à se régler sur leurs capacités pour ne laisser personne sur le bord de la route. Résultat : le niveau a dramatiquement chuté. La politique compassionnelle et réparatrice née de la lecture des Héritiers pénalise d’abord ceux à qui elle est censée tendre la main. Les autres peuvent toujours s’en sortir par l’enseignement privé ou les cours particuliers.
"On a donné la parole aux élèves avant de leur donner la langue"
La reproduction sociale est assurée au moyen des dispositions prises pour y mettre fin. Et pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Afin de supprimer définitivement l’avantage des héritiers, on a déshérité tout le monde. On a donné la parole aux élèves avant de leur donner la langue, on a supprimé les humanités, les nouvelles élites pratiquent allègrement le redoublement du sujet (« la France, elle a des atouts ») et qui imaginerait aujourd’hui un président de la République citant quelques vers de Paul Éluard comme Georges Pompidou dans une conférence de presse au lendemain du suicide de Gabrielle Russier ?
Quand des ministres de l’Éducation nationale cherchent à réintroduire un semblant d’exigence et de sélection, ils sont désavoués par leurs successeurs. On l’a vu avec les groupes de niveau et le choc d’autorité de Gabriel Attal. Ce que les lycéens devraient exiger, c’est le retour des humanités et de l’histoire chronologique, c’est le renforcement de l’étude de la langue française, c’est du temps pour lire. Au lieu de quoi, ils passent toujours plus d’heures les yeux rivés sur leur portable, et ils veulent un emploi du temps allégé. L’autre jour, à la télévision, l’un d’entre eux, tout en réprouvant la violence, se plaignait d’avoir cours le samedi matin, ce qui empiétait sur ses week-ends. Et le Conseil constitutionnel, à la grande joie de la jeune génération, annule une loi interdisant l’usage des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Les Sages de la rue Montpensier accélèrent la progression de l’illettrisme dans notre pays.
Ce mouvement s’inscrit-il dans la lignée de Mai 68 ou est-il d’un type radicalement nouveau ? Quelle différence avec le folklore étudiant traditionnel ?
En Mai 68, beaucoup de bêtises ont été dites ou écrites, mais il y a eu aussi quelques perles : « Assez d’actes, des mots. » Et il ne nous serait pas venu à l’idée de brûler ou de dévaster des établissements scolaires. Nous étions, selon la géniale expression de Philippe Muray, des « mutins de Panurge », nous n’étions pas des vandales. À cette époque, j’étais jeune, c’est-à-dire conformiste. Je suivais le mouvement, je faisais comme tout le monde, je m’indignais comme on s’indignait, je me révoltais comme on se révoltait. Et puis, grâce aux livres, j’ai précocement vieilli. Je me suis arraché à la glu générationnelle, j’ai appris à penser par moi-même et j’ai savouré, bien avant d’atteindre le troisième âge, cette réflexion de Fellini : « Je me demande ce qui est arrivé à un moment donné, quelle espèce de maléfice a pu frapper notre génération pour que soudain, on ait commencé à regarder les jeunes comme les messagers d’on ne sait quelle vérité absolue. Les jeunes… Les jeunes… Les jeunes. On eût dit qu’ils venaient d’arriver dans des navires spatiaux. »
La comparaison avec les émeutes de 2005 et 2009 vous semble-t-elle légitime ?
Ce qui me semble légitime, c’est de pointer le rôle croissant des nouvelles technologies dans les manifestations et les émeutes. On voit en temps réel ce qui se passe ailleurs et on fait la même chose. On ne veut pas être en reste, on ne veut pas se laisser décrocher. La violence se répand et se répandra de plus en plus par contagion mimétique.
Le gouvernement dénonce l’instrumentalisation du mouvement par LFI. Là encore, est-ce inédit ?
La France insoumise courtise les émeutiers en renchérissant sur leurs revendications (Mélenchon demande l’abolition de Parcoursup avant d’exiger le Master pour tous), comme elle joue la carte de l’antisémitisme pour faire voter en sa faveur les habitants des territoires perdus de la République. C’est l’application à la lettre de la recommandation de la Fondation Terra Nova en 2011. Puisque les classes populaires sont irrécupérablement nostalgiques de la France d’avant, il faut faire émerger une nouvelle majorité formée des diplômés, des jeunes, des minorités et des femmes en lutte pour l’égalité. À voir les keffiehs et les drapeaux palestiniens qui fleurissent dans les manifestations lycéennes, la coalition se forme. Deviendra-t-elle un jour majoritaire ? Il faut espérer que la plupart des Français, abasourdis par les violences urbaines, sanctionneront Mélenchon en 2027.
Sciences Po entre dans la danse. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Sciences Po, mais aussi l’Institut catholique de Paris, l’École des mines, l’École du Louvre, les lycées Henri-IV, Victor-Duruy et Condorcet, où pourtant tout va bien. Il ne faut surtout pas rater le train de la contestation. On est grégaire aujourd’hui pour ne pas être rangé dans le camp réactionnaire.
Nous avons commémoré cette semaine les trois ans du 7 Octobre. Les drapeaux palestiniens et les slogans pro-Gaza accompagnent les violences. Comment analysez-vous cette omniprésence dans un mouvement lycéen dont les revendications sont apparemment très éloignées de ce sujet ?
En 1903, au lendemain du pogrom de Kishinev, qui fit 45 morts et qui bouleversa toute l’Europe, Israël Zangwill, l’un des fondateurs du sionisme, déclara : « La seule solution à la question juive, c’est de sortir les Juifs de Russie et de les planter dans un terreau qui leur appartienne. » Cette solution a été appliquée et un pogrom mille fois plus féroce que celui de Kishinev s’est produit à l’intérieur même d’Israël.
"Un nouvel antisémitisme a fait son apparition sur les campus et dans les lycées. Cet antisémitisme est inculpabilisable"
Ce traumatisme n’est pas près de s’effacer. Mais sur certains panneaux lycéens, on a pu lire : « 7 Octobre, jour de fête. » Dans un texte intitulé La Zone grise, Primo Levi écrit : « Ce sont surtout les jeunes qui veulent que les choses soient claires, que les séparations soient franches. Leur expérience du monde étant pauvre, ils n’aiment pas l’ambiguïté. » Pour nombre d’adolescents, le conflit israélo-arabe se résume à l’oppression exercée par un État sanguinaire sur les nouveaux damnés de la terre que sont les Palestiniens.
Trois ans après le 7 Octobre, êtes-vous particulièrement inquiet pour les Juifs de France ? Dans une tribune publiée dans Le Figaro , cinq intellectuels dont Élisabeth Badinter et Stéphane Azihari ont écrit : « Le sort des Juifs se dégrade à mesure que l’Europe s’islamise. »
Je suis d’accord, mais l’islamisme n’est pas seul en cause. Un nouvel antisémitisme a fait son apparition sur les campus et dans les lycées. Cet antisémitisme est inculpabilisable. On ne peut pas lui faire honte. Il n’est pas raciste, il brandit fièrement le drapeau de l’antiracisme. Il dénonce la Shoah de Gaza et pour lui, je suis un sioniste génocidaire. Ces jours-ci, je n’ai pas intérêt à mettre le nez dehors. Ce simplisme juvénile est ratifié par des intellectuels vieillis sous le harnais. Ainsi Emmanuel Todd, qui dans son dernier livre parle à propos d’Israël de « bonheur dans le crime ». Il y a pourtant de la place pour une critique vigoureuse de Netanyahou et des fanatiques qui l’entourent sans recourir à cette rhétorique nazifiante.
Que vous inspirent les propos antisémites attribués à Jordan Bardella par Mediapart et que le président du Rassemblement national dément ? Cela donne-t-il raison à ceux qui prétendent que la dédiabolisation n’est qu’une façade ? Peut-on dresser une équivalence entre le RN et LFI sur ce sujet ?
Certains organes de presse fouillent sans vergogne dans les conversations privées. L’apparition de cette Stasi médiatique me met très mal à l’aise. Cela étant dit, les propos que Jordan Bardella a vraisemblablement tenus sont épouvantables. Ils témoignent non seulement d’un préjugé antisémite, mais d’une vision du monde qui explique tout par les manœuvres de la puissance juive. Bardella avait 17 ans et il était sous l’influence d’Alain Soral quand il a dit cela. Mais après sa majorité, il a fréquenté Frédéric Chatillon, « un antisémite si radical qu’il peut avoir organisé des soirées pyjamas rayés », nous apprend Caroline Fourest. J’en conclus que la plus extrême vigilance doit être de mise vis-à-vis du Rassemblement national, même dédiabolisé.
Je constate cependant que Jordan Bardella était présent avec Marine Le Pen à la marche contre l’antisémitisme, quand Jean-Luc Mélenchon tweetait : « Les partisans du soutien inconditionnel au massacre ont leur rendez-vous ». Le massacre en question, c’est la guerre à Gaza. Le même Mélenchon affirme que ce sont « ses coreligionnaires qui ont mis Jésus sur la croix », faisant ainsi le lien entre peuple déicide et peuple génocide, et il dit que Jérôme Guedj « tourne autour du piquet où le retient la laisse de ses adhésions ». Pour amuser son public, il joue avec la prononciation des noms Glucksmann et Epstein. Ne pas se tromper d’époque : le nouveau Durafour crématoire, c’est lui.










